Jeudi 22 février 2007
Vers 1h43, je traversais la Seine en direction de l'Ile de la Cité, après un détour inutile d'un kilomètre environ (vous saviez que le boulevard Saint Germain était parallèle et non perpendiculaire à la Seine ?) A l’entrée du boulevard du Palais, je vis le N13 s’arrêter là bas sur le bas-côté, m’indiquant où se situait cet arrêt inconnu. Oui, c’était ma première fois (j’étais un peu nerveux, les amis !)

Nerveux, oui sans doute, je l’étais, moins que bourré, avec certitude. Une ébriété cependant contrôlée ; la dernière des inhibitions que je perds avec l’alcool est la hantise de paraître ridicule en ayant un comportement d’alcoolique. Oui, je l’admets, c’est assez alambiqué. Ah ah ah.

Le temps de me faire cette vanne, j’avais passé le fleuriste, et le N13 était toujours arrêté. Si je presse le pas, je me dis, je le rattrape. Ou non, plutôt, je le loupe, et j’ai l’air con, et je suis pas assez bourré pour avoir l’air con. Je ne pressai pas le pas. Des contrôleurs contrôlaient ce qu’ils avaient à contrôler. Puis mirent un terme à leur contrôles au moment même ou j’arrivai à la hauteur du bus. Qui démarra.

Vers 2h07, le suivant n’était pas arrivé. Mais nous avions eu un N12, un N14, deux N13 dans l’autre sens, vingt-trois taxis parisiens, un chien et un monsieur barbu qui criait qu’il allait faire l’amour à la mère d’un monsieur qui attendait sur le trottoir d’en face le troisème N13 direction Issy.

Après, il y a eu un N13, et on est montés. Après, à Strasbourg Saint-Denis, un monsieur avec un grand vélo et un petit casque ridicule est monté. Je me trouvais au centre du bus, dans cet espace libre de tout fauteuil. Rapidement, de gauche à droite, il y eut : la carrosserie du bus, la rambarde en aluminium, mes côtes, mon livre, un vélo, le monsieur, des autres gens, et la carrosserie du bus.

Le monsieur était sans doute un adepte de la nouvelle tendance anglo-saxonne, le BYOMT (bring your own means of transportation), qui consiste à amener un moyen de transport dans son moyen de transport favori : voiture dans le train, trottinette dans l’avion, mini-van dans le tramway, et vélo dans le bus. Il faut apparemment pour en être adepte être titulaire d’un taux d’alcool dépassant les 3 grammes dans le sang, et le monsieur remplissait brillamment toutes les caractéristiques.

Il y eut très vite bousculade, rapport à la confrontation vélo-types qui descendent, qui, conjuguée avec un virage assez sec, me mit dans une position fausse où mes côtes ne tenaient pas le beau rôle.

Une discussion s’emboîta ensuite. Le monsieur disait : j’aime pas les noirs. Les quinze noirs autour de lui pensaient plutôt que c’était assez sympa, beaucoup plus que de faire chier tout le monde avec un vélo dans un Noctilien. Puis le monsieur se tourna vers moi, en éructant « tu me dis quand tu sautes ».

J’étais anglais. Dans de telles circonstances, je ne parle jamais la langue. Malheureusement, les nouvelles de Julian Barnes en anglais dans le texte ne constituaient pas un indice suffisant, aussi il répéta « tu me dis quand tu sautes, j’bouge eul’vélo. » Je répondis par une moue sensée représenter l’incompréhension totale.

Je ne risquai pas même un « Jay ne say paw. » Monsieur se s’en formalisa pas. Sans doute considérait-il comme assez crédible qu’un étranger ne parlant pas un mot de français se retrouvât sans problème dans un bus de nuit. Ou alors, ce qui est plus probable, il avait outrepassé les recommandations d’usage du BYOMT en observant un taux non pas de 4 mais de 8 grammes d’alcool par litre de sang. Pour ne pas être éthylomètre, je n’en suis pas moins homme, doté d’un odorat que je ne puis désactiver au gré de mes envies. Las ! que n’aurais-je donné ce soir-là pour pouvoir, rien qu’une fois être beau ! Beau et con à la fois. Mais je m’égare.

 Je finis par m’extirper de ce bourbier nocturne, me décalant de quelques centimètres afin de sortir du champ d’action de l’éthylique haleine de notre cyclotouriste. Ainsi j’étais étranger ! Tranquille, ignoré, le bonheur ! Mais en ma qualité d’étranger, j’avais oublié la principale caractéristique du français : chier sur les non-entravants. Le Français est à la lâcheté ce que le dresseur est à l’étalon : un maître. Et dans le genre, tonton cycliste, il avait de la boutanche. Je ne sais pas si c'est mon ouakmane ou le bruit du bus qui m’a le plus aidé, mais j’aurais pu ne pas en sortir indemne. Je ne chopai qu’une bribe qui donnait en substance « Oh, un trou ct'un trou ».

Profitant d’un mouvement à Ourcq, je me dirigeai vers le fond du bus où une jeune fille me fit un sourire entendu ; j’étais, je m’en apercevais, une attraction depuis dix minutes dans le N13, sans doute même Monsieur Cyclo-Fraca était mon complice, un petit cinquantenaire sans le sou intéressé par le happening urbain.

A Porte de Pantin, au moment de couper par la station Agip où stagnaient des relents d’hydrocarbures, je crois que j’ai entendu un piaf.
Ah… La France qui se lève tôt…
par Tv39 publié dans : Ca n'arrive qu'à moi et c'est pas des conneries
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