- Ca y est, on a fini le stage vidéo au lycée !
Cette soirée commençait comme une sitcom. Le père de famille rentrait, heureux de pouvoir présenter son trophée : une magnifique TDK 120 minutes où il avait enregistré le projet de fin de stage qu'il avait écrit, tourné et monté à la fin de la semaine.
Après Les temps modernes, Les lumières de la ville et la vidéo de la fille ainée en classe de neige en Savoie on la voyait éxecuter une magnifique chorégraphie sur Smooth Criminal de Michael Jackson ; chorégraphie à base de pieds jetés alternativement à droite, pis a gauche, pis encore à droite (NB: désolé de te foutre la mort ça m'a échappé) il restait assez de place pour son film.
- C'est quoi Papa ?
- Un film : on devait raconter une histoire en 10 plans.
- C'est quoi l'histoire ?
- Regarde, ça commence.
En fond sonore, Cold Song de Klaus Nomi, une musique qui ne prête pas vraiment à crier "Youpi, vive les petites fleurs et les chatons dans des paniers"
Premier plan. Une vide salle livide dans le lycée professionnel fraîchement construit. Une chaise, un bureau, un livre . La porte s'ouvre. Un homme entre.
- Eh Papa t'es à la télé !
- Oui, regarde.
Deuxième plan. Il s'assoit. Prend le livre, l'ouvre exactement à la page où il s'était arrêté, se met à lire. Troisième plan. Le titre du livre. Histoires extraordinaires. Le suspense est palpable. Quatrième plan : on sent le patriarche lecteur destabilisé par quelque chose. Il lève les yeux de sa lecture. Cinquième plan : gros plan (flou) sur sa nuque que sa main hésitante vient frotter nerveusement.
- Papa pourquoi t'es jaune ?
- Non c'est rien... putain d'balance des blancs...
Sixième plan. Le père, de plus en plus agité, semble se battre contre des fantômes tout droit sortis de sa lecture (effet escompté) ou contre des moucherons tout droit rentrés par la fenêtre (effet effectif). Au septième plan, il se lève enfin et se dirige vers la porte qu'il ouvre. Le plan que nous appellerons 7 prime est un gros plan (non prévu dans le montage final) de la façade du lycée, magnifique brique rouge.
Plan 8 : Le père, du couloir, dans l'encadrement de la porte, ouvre grand la bouche, pour hurler de peur (effet escompté), pour saluer un pote qui passe au loin (effet effectif). Le plan 9 est un fixe de la couverture du livre, un homme en imper noir marchant dans la nuit dessiné à l'encre sombre. Le dixième et dernier plan, et sans doute le plus terrible, et un lent zoom avant sur le père gisant à terre, les yeux révulsés, immobile, tellement immobile, puis lorsque la caméra arrive à hauteur de sa pomme d'Adam, avalant sa salive (effet pas escompté).
- ...
- Alors ça vous a plu ?
- ...
- Regardez y'a la suite !
La suite, c'est une série de plans tournés entre Dunkerque, Leffrinckoucke, Grande Synthe et Coudekerque. En fond, toujours Cold Song. Apparaît alors, juste après le chantier de démolition de la rue Jacquard, un long plan sous la pluie de l'usine du Borax Français. Et qui n'a jamais vu cette usine ferait mieux de fermer sa gueule avant de parlementer sur l'utilité de ce paragraphe.
J'ai donc vu mon père mourir un soir de mai 1990, et régulièrement depuis quand on ressort la cassette pour se foutre de sa gueule. (t'as vu, il avale -- petits cons, si vous croyez que c'est facile de retenir sa salive pendant quinze secondes).
Si j'en parle aujourd'hui c'est que demain, à 18h03 si mes calculs sont exacts, je dois passer en train devant l'usine Borax, quinze ans après l'avoir quittée et dix ans après sa cessation d'activité. Je vous quitte pour quelques jours, laissez moi enterrer mon enfance une bonne fois pour toute.
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