Donc j'avais fait en gros une économie. Sur une page web, choisir le vol le moins cher consiste à cocher une case. Dans la pratique, il s'agit de prendre le dernier train pour Gatwick, la veille, pour être présent à l'enregistrement le lendemain à 6 heures 05.
Après deux changements et un retard de sept minutes qui faillit me faire rater une correspondance, mais réussit à me friser les poils des miches, j'arrivai à l'heure dite à l'aéroport de Gatwick, South Terminal.
Minuit zéro neuf. Il ne restait plus qu'à trouver une occupation pour les sept heures qui restaient à venir, sept et non pas six, le passage à l'heure d'hiver étant particulièrement opportun cette année.
Au final, un canapé semi-moelleux, un gosse qui crève la dalle, des pouffes glapissantes à hauts talons résonnants, des néons éblouissants d'une lueur perpétuelle, un photomaton qui radote toutes les vingt secondes ("Please insert the exact amount... ... ... Please insert the...") et trois heures de sommeil.
Mais passons, ce n'est pas là ce qui nous intéresse. C'était pour planter le décor.
Salle d'embarquement, gate 2. Dès l'annonce de la porte, je file droit vers Genève ; en tant que premier enregistré, on me range dans le groupe A.
La salle se remplit peu à peu. On appelle, dans toutes les langues du globe, les familles avec enfants. Tout le monde se lève. C'est là que, du coin de l'oeil droit, j'aperçois Frédo. Que ce soit clair entre nous, il ne s'appelle pas Frédo. Enfin, je ne pense pas. Mais je suis bien obligé, pour des raisons évidentes, de procéder à ce baptême arbitraire, non ?
Frédo, donc, est le rigolo de la classe. D'ailleurs on lui dit toujours : "Ah, sacré Frédo". Tiens, vous voyez ? L'EasyJet Girl fait de l'hyper ventilation. Elle supplie un reflux, en précisant que l'appel ne concerne que les familles avec enfants. Frédo, alors, dans un élan créatif aussi soudain qu'admirable, plie ses genoux et marche en canard, bousculant au passage les voyageurs endormis, fort peu enclins à apprécier les cocasses idées frédesques à une heure si matinale ; mais bon, ils étaient censés être assis, aussi, ces cons.
Frédo est accompagné de sa copine Cathy, et c'est bien son vrai nom, puisque, et nous le saurons tout au long du vol, c'est aujourd'hui son anniversaire. Cathy fait partie des 1% de la population suisse au rire handicapant. Une sorte de mélange entre Michèle Bernier et les bruitages du générique de Vidéo Gag, si tant est qu'un tel mariage puisse vous évoquer quelque chose. Et si vous arrivez quand même à imaginer quelque chose, dites vous que c'était cent fois pire.
Cathy a le rire aussi gras qu'une grande frite de chez MacDo. Lucide, elle a pensé à s'installer au centre de l'appareil afin que tout le monde puisse en profiter. Au reste, elle est prête à tout moment pour ponctuer chaque blague de Frédo. Et si elle se marre lorsqu'il dit que son lacet est défait, c'est juste par inertie. Le rire de Cathy traverse sans doute la carlingue, ça fait déjà vingt minutes que le ciel est dégagé. Mon esprit l'est moins. Même Boris Vian poussé à fond sur le minidisc n'est pas suffisant.
Est-ce la fatigue ou l'impatience de rentrer qui m'empêcha de réagir à l'atterrissage ? Frédo harangue les passagers, entonne un "joyeuuu zanivèèèrsèèère Cathyyy" qu'il poursuit seul. Les Anglais, disqualifiés d'avance, l'ignorent. Un francophone, peu intéressé, maugrée "on s'en fout". Il n'empêche que si j'avais eu plus de vigueur, d'un élan gracile j'eûs opéré un quart de tour, et
Excuse moi, Frédo, comment on dit "ta gueule" en suisse ?
Pour changer j'ai commencé par la fin. Le début arrive incessamment sous peu.
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