En ces temps, armé d'un baccalauréat et de toute la mauvaise volonté laborieuse dont on accable la jeunesse de ce pays, j'avais cédé à la volonté de mes parents.
"Tu travailleras ces vacances.
- Non.
- Si.
[...]
- Bon d'accord.
- Au moins tu sauras que tu ne voudras pas faire ce genre de boulot toute ta vie."
Ce à quoi je rétorquais le savoir déjà, simplifiant grandement la tache puisqu'il n'y avait aucun intérêt à le faire, un argument qui ne remua point mes géniteurs, par trop habitués à mes feintes acrobatiques.
Alors j'ai remué des caisses de fruit et légumes dans ce supermarché, où j'ai retrouvé ce type que je connaissais en première avec qui on fumait du shit, et qui racontait des histoires palpitantes comme celle du jour où il avait renversé l'eau de son bang sur le sol de sa chambre. J'appris des sigles rigolos, comme TG (tête de gondole) ou DHP (droguerie hygiène parfumerie).
Pour un ensemble de raisons (taille, durée du contrat,...) je ne pouvais porter la tenue réglementaire (pantalon sombre, chemise à carreaux, tablier vert) mais on para très vite à ce souci en me fournissant un t-shirt medium "Les secrets de Fort Boyard avec Casino". Je pensais ne pouvoir tomber plus bas quand mes parents déboulèrent dans le rayon avec l'envie inexplicable d'acquérir un exemplaire de chaque fruit et légume de la création, sans doute pour la réalisation d'une arche de Noé pastorale.
La responsable du rayon ne me permit jamais d'utiliser le Fenwick, alors que ce connard d'Anthony avec qui j'avais été 2 semaines dans la même classe en sciences éco et qui travaillait au rayon liquides s'en servait tout le temps. Par contre j'avais le droit d'utiliser la nettoyeuse, ce monstre rampant qui faisait un bruit d'aspirateur, avec la petite raclette derrière, et qui laissait toujours des traces.
Le responsable du magasin, un frais trentenaire sorti dernier d'une quelconque école de commerce avait bien suivi les cours de dialogue social, il venait souvent nous voir en "salle de pause" pour nous raconter des histoires drôles qui parlaient de sa belle-mère ("Comment on dit "belle maman ne viendra pas ce week end" en anglais ? Yes !")
En coup de vent, il passait quelques fois vers mes étalages et m'engueulait pour des conneries (salade moche, cageot du gingembre vide, moucherons tournant autour d'une prune coincée depuis des lustres entre deux caisses, etc...) et m'appelait "chef" à chaque fois qu'il avait quelque chose d'important à me dire.
J'en étais terrorisé. Et plus il essayait de la jouer proche des employés, plus j'étais pétrifié. Donc, fatalement, terreur = baisse de vigilance = lapsus. Et quand je suis rentré dans son bureau pour lui demander un truc insignifiant arriva ce qui devait arriver.
- Est-ce que [truc insignifiant] on pourra le faire demain, chef ?
Il leva doucement les yeux de sa lecture qu'il n'avait pas quittée depuis mon arrivée. Je lui aurais dit que dès le lendemain je serais venu travailler déguisé en photocopieuse qu'il ne m'eût pas dévisagé autrement.
Ca tombe bien que j'écrive ça aujourd'hui, j'ai déjà quasiment tout refoulé.
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cOMMENNTSE