Il est huit heures trente, rue Charles Nodier. J'ai mal. Pas mal, genre, je me suis tordu la cheville, non, mal comme j'ai mal depuis six mois presque continuellement. Aïe. Mais j'ai la baraka. Hier soir, j'ai eu ce que j'appelle "l'onde joyeuse". La piètre appellation de ce concept s'excuse dans la mesure ou je suis le seul à la connaître... Merde. Bref. L'onde joyeuse, c'est quand tu prends le métro avec trois ou quatre correspondances et qu'il arrive tout de suite, que tu trouves à t'asseoir, que quand tu sors il fait beau et qu'il reste du pain frais à la boulangerie. Donc j'étais content.
Il est treize heures. Tiens, si on bouffait éthiopien. Je traîne les pieds, je voulais un sandwich, et puis c'est nouveau, ils prennent pas encore les tickets resto. Et puis je sais même pas ce qu'ils servent, je connais pas. Mais bon, on est six, pourquoi pas. Et je regrette pas. C'est bon cette connerie. Comme un indien, mais avec des crêpes. Un genre d'indien en rade de Brest. La baraka.
Il est quatorze heures. J'ai mal. Pas mal genre comme j'ai mal depuis six mois, plutôt comme depuis dix minutes, arrh arrh ca brûle, et puis ca me gratte dans le dos. Putain je suis pas rouge ? Si hein. Bouge pas je vais faire un saut à la pharmacie, voir s'ils n'ont pas de Rennie, je vais prévenir en haut. Pharmacie.
- Le mieux, je vous dis... Non, le médecin ne répond pas. Le mieux c'est que vous alliez directement aux urgences, à Saint-Louis.
Il est quatorze heures trente, ligne 11. J'ai chaud. J'ai comme un moustique géant qui m'a piqué. Dès l'entrée de Saint-Louis je suis la ligne jaune matérialisée au sol qui conduit à l'accueil des urgences. "Bonjour ! Laissez moi deviner, vous cherchez un dermato.
- Euh, en fait je crois que je fais une réaction allergique à ce que j'ai mangé à midi.
Il est quatorze heures cinquante deux, en salle d'attente. Je soulève ma chemise. Là, j'ai les boules. Je sais pas à quoi ressemble ma gueule mais si c'est identique au ventre il y a de quoi s'affoler. "Bien. Je vais prendre votre tension... Mh... Six quatre. Mh... Ca vous démange là ?
- Eh bien pour être honnête, assez oui, et là c'est bizarre, je ne vois plus rien, ouh, les papillons, y'a comme un voile.
- Monsieur, vous m'entendez ?
- Hein ?
- Monsieur ? On va vous mettre sur le brancard, attention... voilà, reculez un peu... Monsieur ?"
Il est quinze heures dix, en salle de réa des urgences. J'ai une intraveineuse à chaque main, je ressemble à un Muppet, et comme j'ai du mal à respirer on me met un masque avec pulvérisation.
- Dites, c'est normal que j'aie les bras qui remuent comme ça ?
- C'est l'adrénaline, vous inquiétez pas.
L'interne est mignon, ça me rassure, ça veut dire que je vais mieux.
Il est dix-huit heures trente, en salle de réa. On attend toujours que je reprenne une coloration normale. J'ai oublié de leur dire qu'à ma livraison, le seul coloris disponible était "mousse de saumon", contrairement au reste de ma famille qui a été livré en "châtaigne métallisé". A ma droite il y a un kit de lavage d'estomac en trois tailles, 12, 14 et 16. Il y a aussi une boîte de spéculums.
Il est dix neuf heures et on m'installe chambre 5. J'en profite pour sortir fumer une cigarette, j'ai fière allure avec ma perfusion (j'ai négocié le départ de la droite) et mon beau ptit pyjama griffé APHP. On dirait un adolescent en échec de tentative de suicide.
Quand je rentre dans ma chambre, mes affaires ont disparu. Je conclus rapidement que c'est normal, pisque là, chuis chambre 7.
J'ai faiiiim. Les aides soignants me disent que ha bon ? Et puis ils s'aperçoivent que c'est la chambre 1 qui est à jeun, d'ailleurs Monsieur Lherbier est déjà monté à l'étage pour sa pancréatite. Moi j'ai pas de pancréatite, je suis en bonne santé, ma perf est juste là pour faire joli, Chlorure de Sodium 0,9%. Bon. Du sel quoi. J'ai un litre d'eau de mer qui coule. Naze. Le monsieur de la chambre deux il a : un masque, des petits patins en plastiques, deux poches de sérum, une grosse seringue à moteur avec écran LCD et des boutons lumineux.
L'infirmier de nuit vient me voir, mmmh, il me prend ma tension température rythme cardiaque, me dit qu'il faut pas que j'hésite à appeler les infirmières, "d'ailleurs", ajoute-t-il, "cette nuit y'a que des infirmiers." J'arrive pas trop a dormir parce que vers 3 heures, j'entends "pousssssez Madame, poussssez !" mais je crois pas que la vieille dame de la 6 attend un bébé. Après c'est le déjeuner, et comme j'ai été sage j'ai le droit de rentrer chez moi.
J'ai un arrêt de travail ! (plein de points d'exclamation !) Je vous dis, j'ai la baraka.
cOMMENNTSE