Lundi 12 février 2007
C'était au début de l'été et de ma préadolescence. Jamais je ne m'étais senti plus près du règne animal. Il y avait eu Sylvain, la musaraigne trouvée au bord du ruisseau qui n'avait pas passé la nuit, Pierre, le merle tombé du nid, grassement nourri au beurre allégé et que sa mère n'avait au final pas voulu récupérer, puis une demi douzaine de têtards élevés dans le bassin de la cave qui, dès qu'ils furent en age de bondir, furent bouffés par le chat.

Bien résolu à revoir mes ambitions à la baisse, j'avais adopté deux grasses sauterelles vert pomme, 10 cm au garrot, gracieusement baptisées Sautrelli et Sautrella. C'étaient le genre de sauterelles qu'on attrape plus facilement que les autres, plus fines et plus athlétiques, mais aussi plus prisées par ce connard de chat qui ne laissait décidément aucun répit à mes appétences adoptives.

Mon frère avait confectionné pour les deux soeurs -- nous les avions liées de force -- une charmante maisonnette en Lego où elles avaient pu trouver tout le confort moderne : spa, cuisine high-tech, internet haut débit (audacieux dans la mesure où celui ci n'était encore qu'au stade expérimental), chauffage au gaz. Ou plutôt nous avions décidé qu'elles bénéficiaient de ce confort, n'est-ce donc pas le doux charme de l'enfance que l'émulation ; nous possédions du reste sous nos draps un magnifique four combi qui nous permettait de préparer de délicieux croissants chauds à toute heure.

Ainsi vécurent Sautrelli et Sautrella pendant quelques jours, jusqu'à ce que nous nous décidâmes à leur imposer un membre éloigné de leur famille, Sautrello. Sautrello n'était pas une sauterelle, soyons honnêtes. Sautrello était un grillon qui avait échappé à la vigilance du chat ; dans une famille de ricains ç'aurait été le tonton revenu du Vietnam. Nous pensions à juste titre qu'il abreuverait ses deux nièces d'histoires belliqueuses à n'en plus finir, et qu'enfin elles pourraient se distraire autrement qu'en parlant de trucs de gonzesses.

Aussi, ce soir là, vers 10 heures, Sautrello commença son histoire et nous réveilla par la même occasion. Alors que nous ne l'avions jamais entendu jusqu'alors, enfermé qu'il était dans son mutisme de vétéran qui avait dû en voir, il se prenait à craqueter toutes les 15 secondes, jusqu'à bien rapidement nous casser les couilles. Je me levai, défit le toit de la maison du bonheur, et eu un cri d'horreur. De Sautrelli et Sautrella ne restait que leurs thorax respectifs, et si Sautrello nous chantait la sérénade, c'est qu'il avait bien bouffé.

D'un bon, il sauta sur ma poitrine nue. J'eus un mouvement de recul violent, persuadé dans un instinct stupide et par là même instinctif, que j'allais subir le même sort que les orthoptères. Quelques secondes plus tard, le jury populaire avait condamné Sautrello à la peine capitale, et son existence s'acheva dans le creux d'un Kleenex.

C'est pas très éloigné du radeau de la Méduse, cette histoire. A ceci près que Delacroix n'a pas peint un grillon en train de becqueter deux sauterelles. Il n'en reste pas moins que les animaux font le plus clair de leur temps de l'anthropomorphisme. Aussi en suis-je finalement resté aux humains. Pour profiter de l'original.
par Tv39 publié dans : Ca n'arrive qu'à moi et c'est pas des conneries
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